Le décès d’Ahmed Zefzafi, père de Nasser Zefzafi, leader du Hirak du Rif emprisonné depuis 2017, à l’âge de 70 ans, n’a pas été un simple événement familial à Al Hoceima. En quelques heures, ce drame personnel s’est transformé en événement politique et social majeur, déclenchant une vague de deuil et ravivant le débat sur le Hirak du Rif, les détenus et la réconciliation nationale, longtemps différée.
Depuis l’annonce de sa mort, les messages de condoléances affluent de la part de responsables politiques, de militants des droits humains, d’activistes et de citoyens ordinaires, tous partageant un même message : il est temps de tourner la page douloureuse et de reconsidérer la situation des détenus, en particulier Nasser Zefzafi. L’enterrement massif et le cortège funèbre impressionnant ont été perçus comme un référendum silencieux, témoignant de l’impact durable du dossier du Rif sur la conscience collective marocaine.
Le Hirak du Rif : racines de la crise et erreurs passées
Pour comprendre la symbolique de cet enterrement, il faut rappeler le contexte du Hirak du Rif. Entre 2016 et 2017, les jeunes de la région se sont mobilisés pour réclamer des droits élémentaires : un hôpital universitaire, une université et des conditions de vie dignes après des années de marginalisation sociale et économique. Cependant, leurs revendications ont été ignorées et stigmatisées, accusées de séparatisme, avant de déboucher sur une série d’arrestations et de poursuites judiciaires que des organisations de défense des droits humains locales et internationales ont qualifiées de politiques et punitives.
Le résultat fut des peines sévères contre les leaders du mouvement, marquant une justice répressive dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. L’État, pendant toutes ces années, a insisté pour maintenir six des leaders du Hirak en détention, comme si le temps pouvait effacer la mémoire collective. L’enterrement d’Ahmed Zefzafi a ravivé cette mémoire et repositionné le dossier au centre du débat public, soulignant la nécessité d’un traitement sérieux et responsable.
L’enterrement : un message populaire et un appel à la réconciliation
L’enterrement massif, qui a rassemblé de nombreux citoyens, n’était pas un simple adieu à un septuagénaire ; il s’est transformé en manifestation symbolique, où les participants ont scandé des slogans en faveur de la liberté des détenus, confirmant que le combat du père se poursuivra tant que son fils Nasser et les autres leaders restent emprisonnés. Les applaudissements chaleureux, les larmes versées et le cortège solennel ont tous témoigné de l’engagement de la société civile pour la justice et la dignité.
Ahmed Zefzafi, au cours des neuf dernières années, a été la voix des détenus et la mémoire de leurs familles. Il n’a jamais transigé ou renoncé à sa position, dénonçant la torture et l’injustice subies par ces jeunes, jusqu’à devenir un symbole de persévérance et de courage face à la répression. Avec sa disparition, ce symbole revient au premier plan, renforçant l’argument pour une réconciliation nationale véritable.
Le discours de Nasser Zefzafi : un appel à l’unité
Depuis le toit de la maison familiale, Nasser Zefzafi est apparu après des années d’emprisonnement. Son discours, bref, calme et patriotique, n’a comporté aucun slogan séparatiste ni revendication révolutionnaire, mais une invitation claire à la réconciliation nationale et à la restauration de la confiance entre l’État et la société. Il a affirmé : « Nous sommes tous enfants de ce pays, du nord au sud, et rien ne prime sur l’intérêt du Maroc. »
Ce discours a privé tout acteur externe de toute justification pour creuser un fossé entre le Rif et le reste du pays. Nasser n’a pas révélé de nouveauté ni révisé le passé, mais il a offert une opportunité précieuse pour l’État et la société d’écouter la voix de la jeunesse et de conclure le dossier des détenus de manière responsable et nationale.
Leçons politiques et sociales de l’événement
L’enterrement d’Ahmed Zefzafi a été un véritable test pour tous : le peuple a démontré sa maturité et sa responsabilité, tandis que l’État a montré sa capacité à agir avec humanité en permettant à Nasser de s’adresser librement aux citoyens tout en maintenant l’ordre public. Le comportement civique des citoyens et le respect du protocole officiel ont envoyé un signal fort : le Maroc aspire, dans sa profondeur, à clore le dossier de 2017, non seulement pour la libération des détenus mais aussi pour restaurer la cohésion nationale et la confiance sociale.
Les réactions populaires, sur le terrain et sur les réseaux sociaux, confirment que le dossier du Rif reste vivant dans la conscience collective et que la détention continue des six leaders symbolise un échec collectif à cicatriser la blessure sociale et politique.
Ici réside l’opportunité : transformer la douleur collective en réconciliation nationale effective à travers une décision politique courageuse et inclusive.
Réconciliation nationale : opportunité et enjeux
Les messages transmis par l’enterrement sont clairs : une opportunité historique de tourner la page douloureuse à travers des mesures concrètes :
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Libération progressive des détenus, éventuellement dans le cadre d’une grâce conditionnelle, garantissant le respect de la loi et des droits fondamentaux, et restaurant la confiance entre l’État et la société.
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Projet politique et de développement pour le Rif, axé sur l’éducation, la santé, l’emploi et les infrastructures, redonnant de la dignité à une région longtemps marginalisée.
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Dialogue national inclusif, impliquant la société civile, les organisations de défense des droits humains et les acteurs politiques, pour assurer un traitement équitable et durable des questions sociales et politiques de la région.
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Renforcement de l’unité nationale, non seulement territoriale, mais également fondée sur la justice et l’équité sociale, afin que tous les citoyens se sentent reconnus et protégés par l’État.
Conclusion : un message patriotique et un avenir possible
Le décès d’Ahmed Zefzafi n’a pas clos l’histoire, mais a constitué un moment symbolique testant la capacité à la réconciliation. L’enterrement a montré la volonté de la société d’accepter la réconciliation et a invité l’État à écouter avec prudence et clairvoyance. Le discours concis et patriotique de Nasser a offert la clé pratique : l’avenir ne peut se bâtir sur des blessures ouvertes ; le pays est unique, de son Sahara jusqu’au Rif.
L’enterrement a été un examen réussi pour tous : le peuple a démontré sa maturité, l’État son humanité, et la société sa volonté de cohésion nationale. La question majeure demeure : saurons-nous transformer cette symbolique en réalité politique, clore le passé et poser les bases d’un futur plus juste et digne pour tous ?
Comme l’a écrit le poète et ancien détenu politique Salah Oudai : « Il est temps que cette blessure cicatrise ». Aujourd’hui, l’enterrement d’Ahmed Zefzafi porte ce vœu au cœur de la décision nationale : il est temps d’ouvrir les portes de l’espoir, par une grâce généreuse et un projet politique et de développement qui restaure la confiance et renforce l’unité nationale.



