Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a adressé une circulaire aux walis et gouverneurs, les invitant à préparer une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Selon le texte, ces programmes visent à réduire les disparités régionales, renforcer les opportunités d’emploi, améliorer les services sociaux de base, et faire face à la crise de l’eau aggravée par le changement climatique.
Le discours officiel s’inscrit en cohérence avec les orientations royales exprimées dans le dernier discours du Trône, qui a souligné que certaines régions demeurent en marge de la dynamique de développement, et qu’il est urgent de réorienter les politiques publiques vers une approche plus ciblée et proactive.
La contradiction centrale : entre ambition régionale et pouvoir central
Alors que le discours officiel promeut la régionalisation avancée, l’acteur central – le ministère de l’Intérieur – conserve encore un rôle décisif dans la définition des grandes orientations du développement territorial. La circulaire de Laftit ne se limite pas à fixer des lignes directrices : elle détermine aussi les priorités et la méthodologie (diagnostic, concertations, coordination, prévention de l’exploitation politique), plaçant ainsi walis et gouverneurs au cœur du processus.
Dès lors, une question se pose : comment ancrer véritablement la décentralisation et la régionalisation si les clés de la planification et de l’exécution restent entre les mains d’un appareil central puissant ? Cette problématique n’est pas nouvelle. Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement (2021) avait déjà pointé la lenteur du transfert des compétences et des ressources vers les régions, limitant l’effectivité de la régionalisation avancée.
La mise en garde contre « l’exploitation électorale » : protection du développement ou perpétuation de la tutelle ?
Un des points saillants de la circulaire est l’insistance sur la nécessité d’éviter toute instrumentalisation électorale de ces nouveaux programmes, à l’approche des élections législatives de 2026. En principe, cette vigilance est légitime : des expériences passées ont montré comment certains projets sociaux pouvaient être transformés en outils de propagande électorale.
Cependant, une interrogation plus profonde surgit : si les élus locaux se voient interdire de capitaliser sur ces projets dans le cadre d’une compétition politique légitime, cela ne signifie-t-il pas que le développement reste un domaine réservé au pouvoir central ? Le journaliste et militant des droits humains, Rachid El Belghiti, a ironisé à ce sujet en déclarant :
« Si c’est le ministre qui décide du développement, pourquoi demander alors aux partis de convaincre les citoyens d’aller voter ? »
Politiques sectorielles et dispersion des efforts
La circulaire insiste également sur la nécessité d’éviter les chevauchements entre programmes sectoriels et d’assurer la coordination et la synergie. Un constat pertinent, appuyé par des rapports officiels comme ceux de la Cour des comptes, qui ont souvent relevé la multiplicité des stratégies gouvernementales et leur manque de cohérence, engendrant ainsi gaspillage de ressources et faiblesse de l’impact réel sur la vie des citoyens.
La dimension internationale : entre engagements climatiques et pressions de justice territoriale
L’accent mis sur la gestion des ressources en eau s’inscrit aussi dans un contexte international. Le Maroc traverse l’une des pires périodes de sécheresse de son histoire récente, tout en restant engagé dans des cadres tels que l’Accord de Paris sur le climat et l’Agenda 2030 du développement durable. Le défi est donc de transformer ces engagements globaux en opportunités de développement local, plutôt que de les réduire à des politiques descendantes, peu perceptibles pour les populations les plus vulnérables.
Conclusion : une réforme qui avance à pas hésitants
L’initiative du ministère de l’Intérieur traduit une prise de conscience de la nécessité de dépasser les déséquilibres antérieurs dans la gestion du développement territorial. Néanmoins, le maintien d’un pilotage centralisé pourrait réduire la « régionalisation avancée » à un simple slogan, sans réelle portée pratique.
Si la mise en garde contre l’exploitation électorale est compréhensible au nom de la transparence, elle soulève toutefois des questions sur les limites de la légitimité démocratique dans la gestion du développement. Car les programmes de développement ne sont pas uniquement des projets techniques : ils constituent aussi un enjeu politique, exigeant une implication effective – et non symbolique – des citoyens et de leurs représentants élus.
En définitive, le Maroc se trouve face à une équation délicate : comment concilier l’exigence d’efficacité, qui suppose une certaine centralisation, avec l’exigence démocratique, qui implique de transférer de réelles prérogatives aux élus locaux ?
De la réponse à cette équation dépendra la capacité du pays à réduire les « deux vitesses » du développement, ou au contraire, à les élargir, renforçant ainsi le sentiment d’injustice entre le centre et les périphéries.



